Oublier ce qu'on ne contrôle pas : pourquoi ce n'est pas la thérapie
« Concentre-toi sur ce que tu peux contrôler, oublie le reste. » Beaucoup croient que c'est ça, la thérapie. C'est l'inverse. Ce que la psychanalyse oppose au mythe du contrôle.

Photo par Takeshi Yu sur Unsplash
Il existe une phrase qui circule partout, et que presque personne ne questionne : « concentre-toi sur ce que tu peux contrôler, et oublie le reste. » On la trouve dans les livres de développement personnel, dans les applications de méditation, dans les discours de coaching, et jusque dans certaines pratiques qui se présentent comme thérapeutiques. Elle a pris une telle évidence que beaucoup de gens croient sincèrement que c'est ça, la thérapie : apprendre à trier ce qui dépend de soi, et détourner son attention de tout le reste.
Ce n'est pas ça. C'est même, assez précisément, l'inverse. Cet article propose d'examiner pourquoi ce slogan du contrôle, malgré son apparence de sagesse, ne tient pas — et ce que la psychanalyse oppose à cette manière de concevoir le soin de soi.
La maison de paille du contrôle
La proposition semble raisonnable. Le monde est plein de choses sur lesquelles on n'a aucune prise : la maladie, la mort, le comportement des autres, le passé, le hasard. Pourquoi s'épuiser à se rendre malheureux pour ce qu'on ne peut pas changer ? Mieux vaut, dit le slogan, ramener son attention sur sa propre zone d'action, et lâcher le reste.
Le problème, c'est que cette opération ne résout rien. Elle déplace. Décréter qu'une chose est hors de son contrôle et qu'on va donc cesser d'y prêter attention, ce n'est pas avoir réglé son rapport à cette chose — c'est avoir décidé de ne plus la regarder. Et ce qu'on ne regarde plus ne disparaît pas pour autant.
C'est une maison de paille. Tant que le temps est clément, elle tient debout, et le sujet peut croire qu'il a trouvé une solution. Mais qu'un événement sérieux survienne — un deuil, une rupture, une perte, une angoisse qui monte sans prévenir — et la construction s'effondre d'un coup. Parce qu'elle n'avait pas de fondation. Elle reposait sur un évitement, et un évitement ne résiste pas à ce qui le force à se manifester.
La vraie question n'est pas : sur quoi ai-je du contrôle ? La vraie question est : que puis-je faire de ce qui m'arrive, y compris de ce que je ne contrôle pas ?
Souffrir, c'est subir
Pour comprendre ce que la thérapie travaille réellement, il faut partir d'une définition simple. Souffrir, c'est subir. C'est la position de celui à qui les choses arrivent, et qui n'en fait rien — qui les encaisse, les endure, sans pouvoir les reprendre, les transformer, leur donner une place.
Le slogan du contrôle a parfaitement repéré ce point : celui qui subit est en position de victime, et cette position est invivable. Mais il en tire une conclusion fausse. Il croit que la seule manière de sortir de la position de victime, c'est le contrôle — reprendre la main sur les faits, agir, modifier le réel. Et donc, là où le contrôle est impossible, il ne reste selon lui qu'à détourner le regard.
C'est faux. L'absence de contrôle n'oblige pas à subir. On peut ne rien pouvoir changer à un événement et pourtant ne pas le subir — à condition d'arriver à en faire quelque chose. Si un sujet parvient à trouver un intérêt à ce qui lui arrive, à l'inscrire dans une histoire qui a du sens pour lui, à le relier à son désir, alors quelque chose bascule. Il ne subit plus. Et il n'a pourtant pas pris le moindre contrôle sur les faits.

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La thérapie est symbolique
C'est ici qu'intervient une idée centrale, et souvent mal comprise : la thérapie est symbolique. Cela ne veut pas dire qu'elle est vague, ou qu'elle se contente de belles paroles. Cela veut dire qu'elle travaille au niveau du langage, du sens, de l'interprétation — et que c'est précisément à ce niveau que l'expérience d'un sujet peut être transformée.
La plupart des gens vivent dans la conviction que les choses sont ce qu'elles sont. Que le réel est un bloc, et qu'on n'y peut rien. Cette conviction est doublement fausse.
D'abord, parce que les gens ont presque toujours plus de prise qu'ils ne le croient sur ce qu'ils déclarent incontrôlable. Ce qu'ils nomment « je n'y peux rien » est souvent une manière de ne pas voir les marges de jeu réelles dont ils disposent. Le sentiment d'impuissance est lui-même quelque chose qui se travaille.
Ensuite — et c'est plus important — même là où un sujet n'a effectivement aucune prise sur les faits, il garde une prise entière sur ce que ces faits veulent dire. L'interprétation n'est pas un vernis posé sur une réalité figée. Elle est constitutive de l'expérience. Deux personnes qui traversent la même épreuve n'en font pas la même expérience, et cet écart n'est pas un détail : c'est là que tout se joue. La thérapie travaille cet écart. Elle ne promet pas de changer les faits ; elle ouvre la possibilité de changer le rapport qu'on entretient avec eux. Et ce rapport, lui, n'est jamais hors de portée.
Le vrai problème n'est pas le contrôle, c'est l'intérêt
Si l'on regarde honnêtement ce qui fait souffrir les gens, on s'aperçoit rarement que le problème est un manque de contrôle. Le problème, le plus souvent, est ailleurs : ils n'arrivent pas à développer de l'intérêt pour le monde qui les entoure.
C'est un point décisif. Quand un sujet est réellement intéressé par quelque chose — pris dans une recherche, une passion, une création, une relation qui le mobilise — la souffrance ne disparaît pas, mais elle cesse d'être au centre. Elle devient secondaire. Elle ne dicte plus l'expérience. Ce qui occupe le centre, c'est ce qui intéresse, ce qui appelle, ce qui fait avancer.
Inversement, le sujet qui souffre durablement est souvent un sujet pour qui plus rien n'a d'intérêt. Et c'est pour cela que la souffrance prend toute la place : il n'y a rien d'autre. Le slogan du contrôle, en invitant à réduire le champ de l'attention, ne fait qu'aggraver ce rétrécissement. Il propose au sujet de s'intéresser à encore moins de choses. La thérapie fait le mouvement exactement inverse : elle cherche à rouvrir le monde, à relancer la capacité de s'y intéresser.
C'est pourquoi on peut dire que la cure relève de l'oubli — non du refoulement. Le refoulement enterre la souffrance, qui revient alors sous forme de symptôme. L'oubli, lui, n'enterre rien : il advient tout seul, quand autre chose est devenu assez important pour que la souffrance ne soit plus ce qui compte le plus.
Souffrir, c'est ne pas réussir à renoncer
Il faut aller un cran plus loin. Si l'on cherche ce qui, structurellement, fait souffrir un sujet, on trouve souvent ceci : il n'arrive pas à renoncer.
Le désir humain n'est pas un état, c'est un mouvement. Il avance de proche en proche, d'un objet à un autre, le long de ce qu'on peut appeler une chaîne — chaque chose désirée en appelant une autre, sans terme final. Un sujet vivant est un sujet qui circule sur cette chaîne, qui peut lâcher ce qui est derrière pour continuer vers ce qui vient.
La souffrance durable, très souvent, c'est l'arrêt de ce mouvement. Le sujet reste accroché à quelque chose — un objet perdu, une situation révolue, une image de ce qui aurait dû être — et ne parvient pas à renoncer pour continuer son chemin. Il ne s'agit pas de renoncer au sens de se résigner, de faire le deuil de ses aspirations. Il s'agit de renoncer pour pouvoir continuer : accepter de lâcher ce qui immobilise, pour que le désir reprenne sa marche.
Et l'on remarquera que rien de tout cela n'a à voir avec le contrôle. Ce qui relance un sujet, ce n'est jamais la liste de ce qui dépend de lui. C'est de retrouver le fil de son désir.
D'où vient le discours du contrôle
Reste une question : si ce slogan est si fragile, pourquoi s'est-il imposé à ce point ? Il ne suffit pas de le contester, il faut comprendre d'où il vient.
Ce discours appartient à une certaine manière de se représenter l'individu — celle qui domine notre époque. Dans cette représentation, chacun est l'entrepreneur de lui-même : un gestionnaire qui doit administrer ses ressources, optimiser son temps, rentabiliser son énergie, et arbitrer en permanence entre ce qui dépend de lui et ce qui n'en dépend pas. La vie psychique y est pensée comme un portefeuille : on investit dans les actifs qu'on maîtrise, on se désengage du reste.
Le slogan du contrôle est l'application de cette logique à la vie intérieure. Il transforme le rapport à soi en gestion de soi. Et il a une efficacité réelle : il rassure, il donne un sentiment de prise, il s'accorde parfaitement avec une époque qui valorise l'autonomie et la performance individuelle.
Mais le sujet n'est pas une entreprise. Son psychisme n'est pas un bilan comptable où l'on séparerait les postes rentables des postes à abandonner. Un être humain est traversé par un inconscient, par un désir qui ne se commande pas, par des liens, une histoire, une parole. Le réduire à un gestionnaire de son propre capital mental, c'est en effacer l'essentiel. Ce discours n'est pas faux par méchanceté ; il est réducteur parce qu'il applique au sujet une grille qui n'a pas été faite pour lui.

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Guides cliniques
La forme longue de ce travail — pour thérapeutes et lecteurs sérieux.
Ce que la thérapie propose à la place
La thérapie ne propose ni le tri, ni la gestion, ni la réduction du champ de l'attention. Elle propose autre chose, et de plus exigeant.
Elle propose d'élaborer — c'est-à-dire de mettre en mots, de relier, de penser ce qui arrive, y compris et surtout ce qu'on ne contrôle pas. Elle propose de rouvrir l'intérêt pour le monde, de relancer le désir là où il s'était immobilisé, de rendre possible le renoncement qui permet de continuer. Elle propose au sujet de sortir de la position de celui qui subit, non en lui donnant un contrôle qu'il n'aura jamais, mais en transformant le rapport qu'il entretient avec son existence.
C'est pour cela que la souffrance n'est pas une fatalité — même dans ce qu'on ne contrôle pas. Non parce qu'on pourrait tout maîtriser, mais parce que la souffrance ne tient pas dans les événements : elle tient dans le rapport qu'on entretient avec eux. Et ce rapport, lui, peut toujours être travaillé.
Le slogan dit : oublie ce que tu ne contrôles pas. La thérapie dit l'inverse : ce que tu ne contrôles pas mérite, justement, d'être pensé — parce que c'est souvent là que se joue ta vie.
Références
- /Freud, S. (1915). Deuil et mélancolie. In Métapsychologie, Gallimard.
- /Freud, S. (1920). Au-delà du principe de plaisir. Payot.
- /Lacan, J. (1958). La direction de la cure et les principes de son pouvoir. In Écrits, Seuil.
- /Lacan, J. (1959–1960). Le Séminaire, livre VII : L'éthique de la psychanalyse. Seuil.
- /Lacan, J. (1964). Le Séminaire, livre XI : Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. Seuil.
- /Ehrenberg, A. (1998). La fatigue d'être soi. Dépression et société. Odile Jacob.
Léo Gayrard, psychologue clinicien et psychanalyste
Questions fréquentes
Se concentrer sur ce qu'on peut contrôler, est-ce une bonne approche thérapeutique ?
Quelle est la différence entre subir et souffrir ?
Qu'est-ce que cela veut dire que la thérapie est symbolique ?
Pourquoi dit-on que la souffrance n'est pas une fatalité ?
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